De Chris Marker. Les écrits, les photographies, les films et vidéos, les installations et créations multimédia de Chris Marker ont parcouru et continuent de parcourir le XXe et le début du XXIe siècles, en les accompagnant dans leur évolution et leurs révolutions. Cette traversée, tentative magistrale de saisir les mutations du monde, constitue une mémoire sans équivalent qui fait de Chris Marker une figure essentielle de notre temps.

Entre engagement et tentative d’analyse à chaud, Chris Marker n’a cessé de filmer-monter-commenter les événements qui ont façonné son siècle pour en faire une autre histoire, loin des discours officiels et du brouillage médiatique : la Révolution russe et la Première Guerre (Quand le siècle a pris formes), la guerre d’Espagne et le franquisme (Les Deux mémoires, de Jorge Semprun, auquel il a collaboré), la Seconde Guerre mondiale (Nuit et brouillard d’Alain Resnais auquel il a également contribué, Le Regard du bourreau, Level Five), la naissance de l’état d’Israël (Description d’un combat), l’élan puis l’effondrement des gauches révolutionnaires au tournant des années 60 (Le fond de l’air est rouge), la chute du mur de Berlin (Berliner ballade, Berlin 90, Stephan Hermlin), le discernement de quelques personnes contre l’incapacité de la communauté internationale pendant la guerre en ex-Yougoslavie (Le 20h dans les camps, Casque bleu, Un maire au Kosovo)...

2084. Le coup des lendemains qui chantent, on nous l’a tellement fait (...). Devant le bilan de l’époque des grande vérités tranchées, il est plutôt sain d’imaginer autre chose... Imaginer autre chose, la CFDT s'y est essayée, en dix minutes, sur Antenne 2, le 29 mars 1984. À l'occasion du centième anniversaire de la législation des syndicats, elle s'est interrogée... sur l'avenir. Bien perplexes ils étaient ceux qui avaient reçu commande d'un film consacré à cent ans de syndicalisme en France et qui avaient imaginé carrément de sauter encore un siècle. Sans doute un peu écrasés par la difficulté et peut-être la crainte de se dire où ils en étaient, ils fouillaient dans leurs machines pour se demander où ils en seraient...

Artiste éclectique, Chris Marker est à la fois cinéaste, photographe, caméraman, technicien, poète, journaliste, artiste multimédia, créateur, et baroudeur. Après avoir suivi les cours de Philosophie de Jean-Paul Sartre, il rejoint la Résistance comme parachutiste pendant la Seconde guerre mondiale. Employé ensuite par l'Unesco, il parcourt le monde et rend compte de ses observations dans ses films et les revues auxquelles il collabore. Après un documentaire "subjectif" en 1952 sur les Olympiades, Olympia 52, il coréalise un court métrage en forme d'essai avec Alain Resnais, Les Statues meurent aussi, dénonciation acerbe du colonialisme.

Marker impose rapidement sa marque et devient l'un des grands rénovateurs en France du court métrage et du documentaire. En parcourant les pays socialistes, il filme de nombreuses images qui deviennent documentaires sur Pékin, la Sibérie ou Cuba, et se fait ainsi le témoin des changements majeurs du globe, tout en insérant sa propre vision dans ces bouleversements. Sa renommée internationale est lancée avec un court métrage de science-fiction, en 1962, La Jetée, montage déconcertant d'images fixes qui illustrent un commentaire en voix off. Terry Gilliam s'en inspirera fortement pour L'Armée des 12 singes.

Cinéaste engagé, Marker a promené sa caméra de l'Asie aux usines Lip, prenant parti et refusant les concessions, à travers un grand nombre de films. En 1977, Le fond de l'air est rouge fait figure de synthèse, où il tente pendant près de quatre heures d'analyser et de comprendre le tournant qu'a pris le XXe siècle dans les années 60. En 1982, Sans Soleil ouvre la voie de " l'essai cinématographique " : c'est à la fois un essai, un montage, un documentaire, une fiction, avec un soupçon de commentaires philosophiques. Il y développe un certain intérêt pour les techniques numériques, qui le mène à réaliser en 1996, Level Five, une réflexion autour de la bataille d'Okinawa.

Marker a également réalisé des portraits de cinéastes, comme Une Journée d'Andrei Arsenevitch sur Andrei Tarkovski, ainsi que A.K. Akira Kurosawa, tourné sur le plateau de Ran. La plupart de ses films peuvent être vus autant comme des autoportraits que des interrogations personnelles, où il exprime sa sympathie pour toute forme de révolution culturelle. Alain Resnais dit de lui qu'il préfigure l'homme du XXIe siècle. http://www.filmsdocumentaires.com.

(...) Tous ses films ont en commun un engagement politique constant, une curiosité encyclopédique inlassable pour toutes les formes de la réalité et de la culture. Mais, surtout, Chris Marker a inventé une façon unique de rapporter les textes qu’il ne cesse d’écrire pour ses films aux images qu’il a recueillies à travers le monde afin de le construire (images captées dans la réalité aussi bien qu’extraites de multiples archives). C’est ce qu’André Bazin, commentant Lettre de Sibérie (1957), appelait « montage horizontal » afin de saisir la façon dont Marker lui semblait monter ses images, plus que de plan à plan, "latéralement en quelque sorte à ce qui en est dit". De sorte à créer un mixte indissociable, condition primordiale de cette forme de l’essai subjectif dont Marker a été l’un des grands inventeurs, peut-être le plus grand, soumettant ainsi continuellement la réflexion documentaire à la part de fiction qui lui permet de s’élaborer en toujours s’adressant à l’autre, son lecteur/spectateur virtuel, comme à un être pleinement vivant.

Deux formulations semblent cerner au mieux cette identité singulière qui a nom Chris Marker. La première formulation est devenue mythique au point que sa référence précise fait défaut (on l’a retrouvée sur les affiches annonçant la ressortie du Joli Mai, 1962). Elle est due à Henri Michaux, l’écrivain dont Marker a sans doute été le plus proche, tant son œuvre est parsemée de signe qu’il lui emprunte de façon plus ou moins reconnaissable. Michaux a aussi été son modèle pour sa discrétion légendaire son souci de se préserver, autant qu’il est humainement possible, de toute forme de publicité et de consentement à la société médiatique. Michaux disait ainsi : « Il faudrait raser la Sorbonne et mettre Chris Marker à la place ». C’est supposer par exemple que L’Héritage de la chouette, série télévisée consacrée par Marker à la culture de la Grèce antique, devrait figurer au programme de toutes les écoles de France. La seconde formulation est due à Alain Resnais, dans un entretien figurant dans le (presque) premier numéro spécial de revue consacré à Marker en 1963. Resnais y prêtait à Marker, apparemment peu satisfait de l’idée, les mots par lesquels il l’imaginait vouloir se soustraire à toute forme d’obligation : « ... je suis un homme libre et je ne veux faire que ce qui me plaît ». Mais, soulignant à quel point il lui semblait pourtant nécessaire d’étudier désormais l’œuvre de son ami, Resnais avançait en fin d’entretien : « On dit  la méthode de Léonard de Vinci ; peut-être que bientôt on pourra dire : la méthode de Chris Marker. J’aurais même tendance à dire que Marker est plus fort que Léonard de Vinci, car Marker, lui, va toujours au bout de ce qu’il entreprend.» C’était dire le caractère unique en même temps que l’importance très tôt entrevue de cette œuvre qui n’a cessé de se développer au gré d’une curiosité essentiellement voyageuse, au rythme des soubresauts de l’histoire et toujours à la pointe des mutation technologiques susceptibles de déplacer un rapport sans cesse réinventé entre les mots et les images. Livre, album, photo, film, vidéo, installation, CD-Rom, Internet, Marker aura tout traversé, continuellement, inspirant un nombre toujours plus grand de cinéastes et d’artistes à travers le monde. Raymond Bellour, écrivain et théoricien de cinéma.

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Ce film est accessible pour un public entre 16 et 99 ans.