Vivre en France lorsqu’on est perçu comme arabe, noir ou asiatique. Des hommes et des femmes, Français de culture française, parlent chacun dans une lettre filmée de leur expérience singulière, intime et sociale, d’être regardés comme non blancs et d’avoir à penser à leur couleur. Ni victimes, ni accusateurs, ni revendicatifs, ils prennent juste le risque de libérer cette parole que l’on n’entend jamais, jamais comme cela.

Laurence Petit-Jouvet signe un portrait multiple réussi, qui dénonce à travers des cas exemplaires le racisme ordinaire.


Cinéaste engagée, Laurence Petit-Jouvet aborde, à travers onze personnes lisant une lettre qu’ils ont écrite, le racisme au quotidien. On lui saura gré de nous éviter les généralités et les commentaires intrusifs pour laisser la parole à ces blessés perpétuels, souvent marqués par l’insulte et le regard des autres. Par ce dispositif et le choix des intervenants, la réalisatrice inverse tous les clichés, aussi bien celui de la victime que du rebelle ou du délinquant. On ne trouvera pas de drogue, peu de « langue des banlieues » ou de rap, pas de gémissements plaintifs. Au contraire, ce qui s’affirme de manière répétée, c’est la conquête d’une fierté, l’entêtement face aux difficultés. Ils sont beaux, ces personnages qui racontent la honte des cheveux crépus ou l’arrivée dans une école de blancs riches. Si les blessures sont multiples, du contrôle au faciès à la difficulté d’imaginer un maghrébin adjoint au maire, une noire réalisatrice, elles sont toujours un point de départ pour dire sa dignité. Face au discours politique ambiant qui s’acharne sur des appels à l’assimilation culturelle, Yumi joue du Racine, Yaya parle de Dostoïevski à la radio, Malika a soutenu une thèse de psychologie. Les témoignages se succèdent, séparés par des fondus au noir, et ils se répondent : la honte, le regard des autres, la solitude sont comme des rimes qui structurent le film et lui donnent sa cohérence. Mais ces thèmes sont aussi une accusation, lancée sans véhémence, presque en murmurant : l’indifférence et les préjugés sonnent comme autant de lâchetés quotidiennes. Peut-être n’a-t-on jamais aussi bien senti à quel point le racisme repose sur des idées préconçues, une sorte de paresse intellectuelle qui enferme l’autre dans dans ce que nous imaginons de lui ; à cet égard le portrait que Rui dessine de l’ « asiatique modèle » est aussi drôle qu’effrayant. En laissant la parole à des personnalités fortes, en les accompagnant d’une mise en scène soignée qui s’accorde à chacun, Laurence Petit-Jouvet trouve le ton juste pour dénoncer sans grandiloquence l’intolérable stigmatisation de tous les jours. Les belles idées (les cheveux comme métaphore concrète de la différence) côtoient certes quelques banalités caricaturales (la BD et le discours sur Mandela), mais la sensibilité à fleur de peau des témoins et la simplicité presque austère du dispositif emportent largement l’adhésion du spectateur. www.avoir-alire.com. François Bonini


Laurence Petit-Jouvet
a 7 ans quand le travail de son père impose brutalement un départ familial au Cameroun. Cette expérience d’enfance africaine laissera des traces. A l’université, elle étudie la géographie et a la chance de se trouver à Jussieu à la fin des années soixante-dix, au moment où s’invente une nouvelle géographie anti-conservatrice. Très vite, elle comprend qu’elle ne veut pas vivre du journalisme et décide d’explorer le champ du cinéma documentaire. Elle devient auteure-réalisatrice sans passer par une école, en développant un langage dans lequel s'inscrit en creux son histoire. Elle apprend en faisant.
Depuis 1989 elle travaille essentiellement sur ses propres films, des documentaires de création qu’elle écrit et réalise ; depuis peu, elle les produit et les distribue. Dans ses films, Laurence Petit-Jouvet aborde entre autres les questions d'écologie, des migrations culturelles, des marges artistiques, des identités singulières, d'exils intérieurs, d'altérité...  

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La présence d'un adulte est conseillée pour les plus jeunes.